Mercredi 23 décembre 2009 3 23 /12 /2009 18:56
Tout récemment, sur FB, on a eu une discussion intéressante (avec Charlotte Bousquet, Fabien Fernandez, Mélanie Fazi, Nicolas Cluzeau... qui sont tous eux-memes des gens intéressants, ce qui fait que les discussions s'annoncent toujours riches ) sur les personnages de fiction, ceux des fictions en général et, en particulier, les nôtres.

C'est à la fois très banal et réellement fascinant, en fait.

Et c'est une question qui revient souvent, que ce soit dans des interviews ("Comment construisez-vous vos personnages ?") ou dans la bouche de lecteurs ou de proches. C'est aussi, pour les proches, à la fois une crainte et un fantasme : tout dépend, je suppose, où ils se situent et où en est la relation qu'on entretient avec eux, surtout.

Ca va du : "Dis, tu me mettras un jour dans un livre ?" ou "tu pourrais parler de mon frère à qui tel truc dingue est arrivé, faut que je te raconte..." à "Et tu vas faire quoi ? Me mettre parmi les méchants dans un livre ?"

Eh bien... non. On peut toujours en jouer, bien sûr, en rire, en sourire, mais ça ne marche que rarement comme ça.

L'écriture n'est ni un grenier à souvenirs ou un album de photos de gens qu'on aime, ni une revanche, ni une vengeance, ni rien de tout ça.

Ce genre de "pay back" ne m'est arrivé qu'une fois, une seule fois, après deux ans de harcèlement au travail (je n'étais pas la seule harcelée, et la revanche n'en avait que plus de goût, car on en avait bavé à plusieurs, sur des mois) : de ces années pourries est sortie une toute petite nouvelle, sympa, terriblement méchante mais au fond très superficielle. Deux pages pour deux ans... et deux pages à peine effleurées, avec des personnages pantins, sans vraie sève, sans vraie substance, sans réel intérêt... c'est dire.

En ce qui me concerne, j'ai deux façons toute simple de construire mes personnages : l'une "façon psychanalyse", l'autre "à l'américaine"... deux méthodes a priori très différentes, voire opposées mais qui, au final (comme dans la construction d'un personnage chez l'acteur, d'ailleurs) se rejoignent.

Pour commencer, la plus évidente :

Mettons que le personnage (narrateur (trice) ou non) me ressemble. Que je le "sente" comme une sorte de voix intérieure évidente, que je partage son ressenti de départ, sa situation de base, son émotion présente ou que sais-je encore (et parfois le tout en même temps).

A ce moment, c'est évident, le personnage "c'est moi", en quelque sorte. Oui et non. Et plutôt non que oui. Parce qu'au fond, il n'est qu'une part de moi. Une part dans le temps, dans l'espace, dans un état d'esprit et/ou une émotion particulière. Une miette de moi. L'éclat, figé dans le temps, d'un miroir que je brise, en quelque sorte.

C'est quelque chose de tellement frappant, tellement fort, tellement "décortiquant", aussi, qu'il arrive même que je jette ce "moi" comme une peau morte à la suite de l'écriture de mon histoire. En particulier quand elle passe de mains en mains, correcteurs, éditeurs, lecteurs qui se réapproprient l'histoire et le personnage, bien sûr, en même temps.

De même, je suis souvent écoeurée d'une musique que j'ai écoutée en boucle durant une période donnée d'écriture.

C'est une façon de muer, peut-être. D'évoluer. D'aller vers ailleurs. De se délester de tout ce qui, dans nos vies, dans nos souvenirs, dans notre "moi", devient pesant, encombrant, peut-être.

Ou de mieux le fixer, au contraire.

Mon ami de plume Jérôme Noirez, que j'aime et apprécie beaucoup, est, je le sais, opposé à cette conception "psychanalytique" dont une certaine caricature (je moi mon ego mes amis mes chagrins mes fesses etc., soit 3/4 des bouquins français selon lui) le débecte.

On se rejoint sur d'autres modèles / fascinations : l'expressionnisme allemand et ses décors anguleux et tout en contrastes, ses personnages pantins, marionnettes ; celui de Dreyer et ses brouillards, ses fantômes et ses somnambules... Mabuse, Nosferatu, Vampyr, Jeanne d'Arc...

Mais pour en revenir à la littérature et aux personnages proches de moi, sont-ils moi ? Non. Au fur et à mesure qu'ils vivent, qu'ils volent de leurs propres ailes, ils m'échappent.

Dans des répètes d'acteurs, j'ai souvent été surprise par ce moment du "déclic", où tout à coup, après plusieurs lectures, plusieurs répétitions, plusieurs impressions d'avoir bien saisi et cerné suffisamment le personnage, le "truc" se passe. Le truc magique. Imprévu et imprévisible. Le basculement. Une forme d'interprétation différente qui, d'un seul coup, s'échappe et devient l'évidence qu'on va intégrer dans la mise en scène, et dont les autres comédiens se saisissent.

Il y a cela, dans l'écriture. Ces "basculements" du personnage. On croit s'écrire soi, plus ou moins, ou une situation vécue, plus ou moins, et puis, au bout de deux lignes, de deux paragraphes, de deux pages... ce n'est plus ça.

On ne part jamais, me semble-t-il, que d'un prétexte : les histoires, comme les personnages, s'échappent et vivent, peu à peu, leur propre vie.

Où vont-ils ? Qui sont-ils ? D'où sortent-ils ? C'est un mystère et en même temps une évidence.

Le mystère : la part qu'on ne peut ni décrire ni expliquer.

L'évidence : ce travail sur le "moi", ce rangement à l'intérieur de nous, ou parfois ce capharnaüm, dans lequel on incise avec... parfois un entêtement presque méticuleux, parfois une sorte de rage, comme un chirurgien un peu fou... pour voir ce qui va en couler, du sang, de l'encre, de l'angoisse, la renaissance de quelque chose ou son incinération, au contraire. Et si l'on va survivre à tout ça. Ce qui et ceux qui, en nous, vont aussi survivre à tout ça. Cette hémorragie, cette violence. A cette opération au cours de laquelle on se regarde, froidement, d'un regard de chirurgien, perdre tant de soi.


Et puis, pour quasiment tous mes autres personnages, tous ceux qui sont trop différents, qui ne me ressemblent pas, que je ne "sens" pas, ou auxquels je ne m'identifie pas au départ, il y a la "méthode américaine".

La construction méthodique d'un personnage, façon Yves Lavandier / Michel Chion et de tous les nombreux "cours d'écriture" américains - et de bien des méthodes de travail d'acteur, aussi.

Ce personnage, si différent, qui est-il ? Que veut-il ? Que ressent-il ? Quels sont ses buts ? Avoués ? Inavoués ? Ses peurs cachées ? Ses peurs avouées ? Ses secrets ? Ses parts d'ombre (surtout pour un perso sympa) ? Sa part de lumière (en particulier pour un personnage a priori antipathique) ? Etc.

On peut imaginer sa façon de marcher, de demander l'heure dans la rue, de consulter sa montre, de tenir son portable, de renifler, de se détourner, de se nourrir... Lui inventer un passé, des proches, des petites gourmandises, des tics, des tocs, des phobies, des rêves... tout, en fait, et n'importe quoi puisqu'un personnage, tout le nourrit.

L'erreur typique des aspirants écrivains est de vouloir caser tout cela à tout prix, ou de le dire d'un seul coup, trop vite, en tout cas. De dire que X est profondément méchant, ou gentil. Mais méchant, gentil, ça ne veut rien dire en écriture. L'important c'est l'action. Le regard. L'émotion, la méchanceté, la gentillesse, ne font pas un roman. Les qualités ne devraient pas apparaître, ou seulement sous forme "visuelle", comme au cinéma ou au théâtre. On ne devrait pas dire "il a peur" mais montrer comment se manifeste la peur. Ne pas dire "il est amoureux", mais montrer de quelle façon l'amour apparaît, par quels gestes, quelles attentions, comment il se dit, ou la façon (et c'est plus intéressant encore) dont on le cache.

Je ne sais plus quel écrivain disait (Elisabeth George ? Stephen King ?) qu'un personnage est rendu mille fois plus vivant par ce qu'il cache que par ce qu'il montre, parce que c'est vrai aussi dans la vie.

Quoiqu'il en soit, de tout ce travail "à l'américaine", rien, ou si peu, ne subsistera. On ne saura jamais qu'X aime le bleu. Ni qu'il déteste les petits pois parce qu'ils lui rappellent son enfance. Ni que petit il a aimé une baby-sitter nommé Clara.

Ce qui restera, ce n'est qu'une chose : c'est qu'il vit. Antipathique ou sympathique (et le plus souvent les deux, à un moment de l'histoire au moins, car le monde n'est jamais ni tout blanc ni tout noir et que même les tueurs les plus sombres ont eu des chagrins, des ours en peluche, des rêves secrets, des rires, des larmes)... il est vivant.

Ce personnage.

Il n'est plus cette silhouette, postée un couteau dans le dos, dans un coin d'ombre, mais un être qui pense, ressent, tremble, vit. Qui a un but dans la vie. Une place dans l'univers, dans le déroulement de l'histoire comme dans l'ordre de notre micro-univers d'encre.

Même inspiré par un entrefilet dans la presse, une anecdote qu'on nous rapporte, quelque chose qu'on a vécu nous, et même à cent lieues de ce que nous sommes, ce personnage vit... et se nourrit, lui aussi de nous. De nos propres rêves, de nos propres peurs, de nos propres tics, de nos propres tocs.

Et tandis que notre héros le plus "proche" de nous et qui nous ressemble, s'éloigne au fil des lignes de nous pour développer sa vie propre, les "méchants", les "ombres", les persos les plus "étrangers", dans un mouvement parallèle, se rapprochent et peu à peu, de plus en plus, de nous : nous ressemblent.

Parce qu'ils se nourrissent, comme des vampires, de nous. Parce qu'ils disent autre chose sur nous-mêmes. Qu'ils révèlent des faces cachées de nous. Qu'en tuant, comme cela arrive dans le genre d'histoires dans lesquelles nous tous sévissons (la SFF / le noir / le polar etc.) , la part la plus "évidente" de nous, ils sont aussi cette part de nous-mêmes qui tue une autre petite part de nous.

Je ne sais plus qui, dans la discussion, a dit que tous nos personnages sont des extensions de nous-mêmes.

Et je suis d'accord. Et je souris quand untel ou unetelle croit se reconnaître dans une de mes fictions - et spécialement, car c'est évidemment le plus troublant, dans tel ou tel perso particulièrement antipathique ou affligé de tel ou tel défaut ou tare. Oui, ça me fait toujours sourire... parce que c'est faux.

S'il / elle avait bien lu le livre, c'est moi-même qu'il /elle aurait reconnu. Moi-même tuant une autre part de moi. Moi-même la rejetant, la torturant, lui crachant dessus, ou lui tendant la main, parfois.

Et peut-être, s'il (ou elle) n'avait pas été aveugle, il /elle aurait pu se reconnaître lui, ou elle aurait pu se reconnaître, elle, dans la silhouette d'un ange entraperçu, le grondement du tonnerre, l'ombre d'un nuage, les allées et venues d'une fourmi, la présence omniprésente d'un miroir... ou ce discret passant qui, d'un pas léger, traverse la rue.

Ou la peur ou le rêve qu'on effleure à peine de quelques mots ou d'un reflet dans l'eau... ou qu'on ne dit pas.

Comme l'auteur, à l'inverse, est parfois mille fois plus ce personnage à cent lieues de lui que celui, trop évident, qui lui ressemble et qui, bien souvent, soit ne survivra même pas à l'histoire, soit deviendra, au fil des pages, si différent.

Tout ça pour dire... Gaffe aux lectures. Aux décryptages. Aux personnes qui se cherchent ou nous cherchent nous dans nos histoires.

Une histoire parle de l'auteur, et de l'auteur seulement, avant tout. Et rarement là où on le pense, où on le voudrait, où on l'attend. Mais le plus important au fond, la seule chose qui vaut la peine... c'est l'histoire. Celle qu'on écrit, celle que vous lisez, celle qui parfois, avec de la chance devient une BD ou un film... ou ce qu'on appelle un "best seller". Comme les romans de King, dont je conseille toujours le magnifique "Ecriture". Non ?

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Mercredi 23 décembre 2009 3 23 /12 /2009 14:47
Puisqu'on arrive en période de fêtes, je vous conseille à tous, avant les achats de fin d'année, une petite pause réflexion par ce lien... c'est utile.


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Mardi 22 décembre 2009 2 22 /12 /2009 17:13
Et voilà... le titre du prochain recueil est trouvé : Sous mes ongles les toiles.

Les toiles peintures, l'étoile magen, les toiles d'araignée. Les toiles qui emprisonnent et celles qu'on tisse.

Rien n'est encore écrit, tout est à faire, à écrire, vite, très vite, tout part d'une sorte de pari, de la confiance d'un jeune éditeur avec qui un autre recueil (de reprises aux 3/4) est aussi en discussion : juste quelques idées, un thème de départ, top là, on part là-dessus... avec beaucoup d'enthousiasme, et donc je me lance.

Et tout déjà s'agence, se tisse, se lie dans ma tête. L'univers central : le judaïsme. L'époque : moderne. La composition : totalement libre. Une première nouvelle, Le Monstre, sera une sorte de reprise de Batismo Te... mais différente. Une jeune fille juive est séduite par un homme de sa communauté, qui la demande en mariage, couche avec elle, et l'abandonne pour épouser une antisémite. Qui est le vrai monstre, de ces trois-là ? Une seconde nouvelle : un vieil homme, religieux orthodoxe, part à la recherche de son fils, un tueur en série, d'hôtel miteux en hôtel miteux. Une troisième, éponyme du titre, Sous mes ongles les toiles, raconte un peintre qui voit sans cesse ressurgir les fantômes de sa famille décimée par la Shoah. Une quatrième, D'éparses ailes de Lui, parle d'une Venise fantôme qui, sous la brume des prières de jeunes kabbalistes, se noie lentement.

Quant au prochain dessin, il s'inspirera de 37.2 le matin, particulièrement cette photo de la version Beineix/Dalle/Anglade :

37-2-LE-MATIN-1985_reference.jpg

Djian, à propos de son propre livre, a écrit : « Dans un bouquin on doit pouvoir sentir l’énergie et la foi, écrire un livre ça devrait être comme si tu t’envoyais 200 kilos à l’arraché. Le meilleur c’est quand tu vois les veines du type se gonfler. »

C'est ce que je pense de tout. De chaque livre, de chaque film, de chaque dessin, de chaque peinture, de chaque histoire, de chaque combat, de chaque lutte, de chaque voyage, de chaque amour. De la vie. S'envoyer 200 kilos à l'arrachée. Les vivre à plein, pleins poumons, à plein corps, à pleines veines, à grands sacs d'espoir, à la folie, 200 à l'heure, sans peur, jamais de peur... Que risque-t-on au fond sinon soi-même ? ... Comme des shoots.

Autre chose pour l'année à venir : je pense prendre contact avec l'antenne locale de la Fédération Française de Boxe pour tenter quelques croquis sur le vif.

Et continuer à dessiner encore et encore, sous tous les angles, tous ces êtres à vif, marginaux, dont je me sens plus proche que de n'importe quel modèle immobile et assis sagement : non seulement Asia Argento, encore, Amy Winehouse, encore, Kate Moss, encore, Gainsbourg, Johnny Depp, Marilyn, Dean, Brando, Omahyra Mota, Sagan, Eminem, Kurt Cobain, Basquiat... mais aussi saisir ces mouvements / instants que j'aime : la boxe, les combats, les concerts rock,  le monde de la nuit, la vitesse des villes, les graffitis, le ParKour.

Et Mike Tyson bien sûr... toujours Mike.

Mike-tyson1.jpg

Le grand Mike T. et, sous ses pectoraux de fer, son coeur de gamin abîmé et, sous la violence de ses poings, les colombes.

Pour finir, une phrase de Djian : « Au départ on a l’impression qu’il s’agit simplement d’une petite fissure, mais si on se penche un peu, on s’aperçoit qu’on se trouve devant un gouffre insondable. Par moments, la solitude humaine est insondable. »

Et une jolie découverte à écouter gratuitement sur Deezer : l'album Handmade, de Hindi Zahra, à écouter gratuitement par ici.

Bonnes fêtes et beaucoup d'étoiles à vous tous !

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Lundi 21 décembre 2009 1 21 /12 /2009 20:27

Le dessin avance toujours, et ressemble de plus en plus à ce que j'avais imaginé.

Dans une itw, Asia A. dit : << J’ai la chance de faire des films qui sont éternels, vous comprenez. C’est pour cela que je n’ai pas peur de la mort. D’ailleurs, la mort, c’est ma profession. Chaque fois que je joue dans un film, j’y laisse un peu de moi-même. J’ai besoin du cinéma pour vivre, mais le cinéma me fait mourir à petit feu. >>

<< Et puis je te vois à la télé. Sur le net, je cherche des photos de toi nue. Ce soir aussi, tu passes à la télé. J’imprime des photos de toi nue en noir et blanc puis je les colorie en bavant bien, j’en fais des chromos brillamment coloriés, des icônes à profaner et je les punaise au-dessus de mon lit défait. Je te verrai encore la semaine prochaine. Tu es répétée par des milliers d’écrans. Tu es une vraie star post-industrielle. Starfucker incorporée de gré ou de force dans le barnum médiatique, commercial, esthétique, sexuel, poétique, poétesse, tu peux bien être une pétasse blonde décolorée. Ou encore une brune incendiaire. Une fille tatouée. Une femme à barbe. Une gamine outragée, prostrée, et tes yeux demandent un peu d’aide, les amis, tes yeux demandent s’il y a encore des amis, s’il y en a jamais eu, s’il n’y a plus de danger. Tu ne te fies plus à personne. >>

Préambule de Franck Rouanes.

Asia-Argento-Dontlookatme96.jpg

Le Préambule entier, Highway 101 revisited, de Franck Rouanes, est lisible par là.


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Lundi 21 décembre 2009 1 21 /12 /2009 12:41
Asia-Argento-Dontlookatme94.jpg

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