C'est à la fois très banal et réellement fascinant, en fait.
Et c'est une question qui revient souvent, que ce soit dans des interviews ("Comment construisez-vous vos personnages ?") ou dans la bouche de lecteurs ou de proches. C'est aussi, pour les proches, à la fois une crainte et un fantasme : tout dépend, je suppose, où ils se situent et où en est la relation qu'on entretient avec eux, surtout.
Ca va du : "Dis, tu me mettras un jour dans un livre ?" ou "tu pourrais parler de mon frère à qui tel truc dingue est arrivé, faut que je te raconte..." à "Et tu vas faire quoi ? Me mettre parmi les méchants dans un livre ?"
Eh bien... non. On peut toujours en jouer, bien sûr, en rire, en sourire, mais ça ne marche que rarement comme ça.
L'écriture n'est ni un grenier à souvenirs ou un album de photos de gens qu'on aime, ni une revanche, ni une vengeance, ni rien de tout ça.
Ce genre de "pay back" ne m'est arrivé qu'une fois, une seule fois, après deux ans de harcèlement au travail (je n'étais pas la seule harcelée, et la revanche n'en avait que plus de goût, car on en avait bavé à plusieurs, sur des mois) : de ces années pourries est sortie une toute petite nouvelle, sympa, terriblement méchante mais au fond très superficielle. Deux pages pour deux ans... et deux pages à peine effleurées, avec des personnages pantins, sans vraie sève, sans vraie substance, sans réel intérêt... c'est dire.
En ce qui me concerne, j'ai deux façons toute simple de construire mes personnages : l'une "façon psychanalyse", l'autre "à l'américaine"... deux méthodes a priori très différentes, voire opposées mais qui, au final (comme dans la construction d'un personnage chez l'acteur, d'ailleurs) se rejoignent.
Pour commencer, la plus évidente :
Mettons que le personnage (narrateur (trice) ou non) me ressemble. Que je le "sente" comme une sorte de voix intérieure évidente, que je partage son ressenti de départ, sa situation de base, son émotion présente ou que sais-je encore (et parfois le tout en même temps).
A ce moment, c'est évident, le personnage "c'est moi", en quelque sorte. Oui et non. Et plutôt non que oui. Parce qu'au fond, il n'est qu'une part de moi. Une part dans le temps, dans l'espace, dans un état d'esprit et/ou une émotion particulière. Une miette de moi. L'éclat, figé dans le temps, d'un miroir que je brise, en quelque sorte.
C'est quelque chose de tellement frappant, tellement fort, tellement "décortiquant", aussi, qu'il arrive même que je jette ce "moi" comme une peau morte à la suite de l'écriture de mon histoire. En particulier quand elle passe de mains en mains, correcteurs, éditeurs, lecteurs qui se réapproprient l'histoire et le personnage, bien sûr, en même temps.
De même, je suis souvent écoeurée d'une musique que j'ai écoutée en boucle durant une période donnée d'écriture.
C'est une façon de muer, peut-être. D'évoluer. D'aller vers ailleurs. De se délester de tout ce qui, dans nos vies, dans nos souvenirs, dans notre "moi", devient pesant, encombrant, peut-être.
Ou de mieux le fixer, au contraire.
Mon ami de plume Jérôme Noirez, que j'aime et apprécie beaucoup, est, je le sais, opposé à cette conception "psychanalytique" dont une certaine caricature (je moi mon ego mes amis mes chagrins mes fesses etc., soit 3/4 des bouquins français selon lui) le débecte.
On se rejoint sur d'autres modèles / fascinations : l'expressionnisme allemand et ses décors anguleux et tout en contrastes, ses personnages pantins, marionnettes ; celui de Dreyer et ses brouillards, ses fantômes et ses somnambules... Mabuse, Nosferatu, Vampyr, Jeanne d'Arc...
Mais pour en revenir à la littérature et aux personnages proches de moi, sont-ils moi ? Non. Au fur et à mesure qu'ils vivent, qu'ils volent de leurs propres ailes, ils m'échappent.
Dans des répètes d'acteurs, j'ai souvent été surprise par ce moment du "déclic", où tout à coup, après plusieurs lectures, plusieurs répétitions, plusieurs impressions d'avoir bien saisi et cerné suffisamment le personnage, le "truc" se passe. Le truc magique. Imprévu et imprévisible. Le basculement. Une forme d'interprétation différente qui, d'un seul coup, s'échappe et devient l'évidence qu'on va intégrer dans la mise en scène, et dont les autres comédiens se saisissent.
Il y a cela, dans l'écriture. Ces "basculements" du personnage. On croit s'écrire soi, plus ou moins, ou une situation vécue, plus ou moins, et puis, au bout de deux lignes, de deux paragraphes, de deux pages... ce n'est plus ça.
On ne part jamais, me semble-t-il, que d'un prétexte : les histoires, comme les personnages, s'échappent et vivent, peu à peu, leur propre vie.
Où vont-ils ? Qui sont-ils ? D'où sortent-ils ? C'est un mystère et en même temps une évidence.
Le mystère : la part qu'on ne peut ni décrire ni expliquer.
L'évidence : ce travail sur le "moi", ce rangement à l'intérieur de nous, ou parfois ce capharnaüm, dans lequel on incise avec... parfois un entêtement presque méticuleux, parfois une sorte de rage, comme un chirurgien un peu fou... pour voir ce qui va en couler, du sang, de l'encre, de l'angoisse, la renaissance de quelque chose ou son incinération, au contraire. Et si l'on va survivre à tout ça. Ce qui et ceux qui, en nous, vont aussi survivre à tout ça. Cette hémorragie, cette violence. A cette opération au cours de laquelle on se regarde, froidement, d'un regard de chirurgien, perdre tant de soi.
Et puis, pour quasiment tous mes autres personnages, tous ceux qui sont trop différents, qui ne me ressemblent pas, que je ne "sens" pas, ou auxquels je ne m'identifie pas au départ, il y a la "méthode américaine".
La construction méthodique d'un personnage, façon Yves Lavandier / Michel Chion et de tous les nombreux "cours d'écriture" américains - et de bien des méthodes de travail d'acteur, aussi.
Ce personnage, si différent, qui est-il ? Que veut-il ? Que ressent-il ? Quels sont ses buts ? Avoués ? Inavoués ? Ses peurs cachées ? Ses peurs avouées ? Ses secrets ? Ses parts d'ombre (surtout pour un perso sympa) ? Sa part de lumière (en particulier pour un personnage a priori antipathique) ? Etc.
On peut imaginer sa façon de marcher, de demander l'heure dans la rue, de consulter sa montre, de tenir son portable, de renifler, de se détourner, de se nourrir... Lui inventer un passé, des proches, des petites gourmandises, des tics, des tocs, des phobies, des rêves... tout, en fait, et n'importe quoi puisqu'un personnage, tout le nourrit.
L'erreur typique des aspirants écrivains est de vouloir caser tout cela à tout prix, ou de le dire d'un seul coup, trop vite, en tout cas. De dire que X est profondément méchant, ou gentil. Mais méchant, gentil, ça ne veut rien dire en écriture. L'important c'est l'action. Le regard. L'émotion, la méchanceté, la gentillesse, ne font pas un roman. Les qualités ne devraient pas apparaître, ou seulement sous forme "visuelle", comme au cinéma ou au théâtre. On ne devrait pas dire "il a peur" mais montrer comment se manifeste la peur. Ne pas dire "il est amoureux", mais montrer de quelle façon l'amour apparaît, par quels gestes, quelles attentions, comment il se dit, ou la façon (et c'est plus intéressant encore) dont on le cache.
Je ne sais plus quel écrivain disait (Elisabeth George ? Stephen King ?) qu'un personnage est rendu mille fois plus vivant par ce qu'il cache que par ce qu'il montre, parce que c'est vrai aussi dans la vie.
Quoiqu'il en soit, de tout ce travail "à l'américaine", rien, ou si peu, ne subsistera. On ne saura jamais qu'X aime le bleu. Ni qu'il déteste les petits pois parce qu'ils lui rappellent son enfance. Ni que petit il a aimé une baby-sitter nommé Clara.
Ce qui restera, ce n'est qu'une chose : c'est qu'il vit. Antipathique ou sympathique (et le plus souvent les deux, à un moment de l'histoire au moins, car le monde n'est jamais ni tout blanc ni tout noir et que même les tueurs les plus sombres ont eu des chagrins, des ours en peluche, des rêves secrets, des rires, des larmes)... il est vivant.
Ce personnage.
Il n'est plus cette silhouette, postée un couteau dans le dos, dans un coin d'ombre, mais un être qui pense, ressent, tremble, vit. Qui a un but dans la vie. Une place dans l'univers, dans le déroulement de l'histoire comme dans l'ordre de notre micro-univers d'encre.
Même inspiré par un entrefilet dans la presse, une anecdote qu'on nous rapporte, quelque chose qu'on a vécu nous, et même à cent lieues de ce que nous sommes, ce personnage vit... et se nourrit, lui aussi de nous. De nos propres rêves, de nos propres peurs, de nos propres tics, de nos propres tocs.
Et tandis que notre héros le plus "proche" de nous et qui nous ressemble, s'éloigne au fil des lignes de nous pour développer sa vie propre, les "méchants", les "ombres", les persos les plus "étrangers", dans un mouvement parallèle, se rapprochent et peu à peu, de plus en plus, de nous : nous ressemblent.
Parce qu'ils se nourrissent, comme des vampires, de nous. Parce qu'ils disent autre chose sur nous-mêmes. Qu'ils révèlent des faces cachées de nous. Qu'en tuant, comme cela arrive dans le genre d'histoires dans lesquelles nous tous sévissons (la SFF / le noir / le polar etc.) , la part la plus "évidente" de nous, ils sont aussi cette part de nous-mêmes qui tue une autre petite part de nous.
Je ne sais plus qui, dans la discussion, a dit que tous nos personnages sont des extensions de nous-mêmes.
Et je suis d'accord. Et je souris quand untel ou unetelle croit se reconnaître dans une de mes fictions - et spécialement, car c'est évidemment le plus troublant, dans tel ou tel perso particulièrement antipathique ou affligé de tel ou tel défaut ou tare. Oui, ça me fait toujours sourire... parce que c'est faux.
S'il / elle avait bien lu le livre, c'est moi-même qu'il /elle aurait reconnu. Moi-même tuant une autre part de moi. Moi-même la rejetant, la torturant, lui crachant dessus, ou lui tendant la main, parfois.
Et peut-être, s'il (ou elle) n'avait pas été aveugle, il /elle aurait pu se reconnaître lui, ou elle aurait pu se reconnaître, elle, dans la silhouette d'un ange entraperçu, le grondement du tonnerre, l'ombre d'un nuage, les allées et venues d'une fourmi, la présence omniprésente d'un miroir... ou ce discret passant qui, d'un pas léger, traverse la rue.
Ou la peur ou le rêve qu'on effleure à peine de quelques mots ou d'un reflet dans l'eau... ou qu'on ne dit pas.
Comme l'auteur, à l'inverse, est parfois mille fois plus ce personnage à cent lieues de lui que celui, trop évident, qui lui ressemble et qui, bien souvent, soit ne survivra même pas à l'histoire, soit deviendra, au fil des pages, si différent.
Tout ça pour dire... Gaffe aux lectures. Aux décryptages. Aux personnes qui se cherchent ou nous cherchent nous dans nos histoires.
Une histoire parle de l'auteur, et de l'auteur seulement, avant tout. Et rarement là où on le pense, où on le voudrait, où on l'attend. Mais le plus important au fond, la seule chose qui vaut la peine... c'est l'histoire. Celle qu'on écrit, celle que vous lisez, celle qui parfois, avec de la chance devient une BD ou un film... ou ce qu'on appelle un "best seller". Comme les romans de King, dont je conseille toujours le magnifique "Ecriture". Non ?


